Le samouraï devenu couturier : histoire du Japon à travers la machine à coudre

Récemment, je suis tombé sur un livre un peu spécial mais fascinant intitulé "Fabricating Consumers: The Sewing Machine in Modern Japan" qu'on pourrait traduire (il n'existe pas en version française) par "Fabriquer des consommateurs : la machine à coudre au Japon des temps modernes".

J'ai beau m'intéresser à tout ce qui touche à la couture, l'histoire de la machine à coudre au Japon m'a semblée de prime abord être l'un des sujets les plus ennuyeux qu'on puisse aborder, et pourtant. Lire l'introduction a suffit à me captiver et j'ai acheté le livre pour pouvoir en continuer la lecture. C'est cette histoire que je vais partager avec vous aujourd'hui.

Préparez-vous à découvrir les débuts de la machine à coudre au Japon, et voir comment cette petite machine s'est retrouvée au coeur d'un changement de société renversant.

Un pays parti de zéro

Le marché mondial des machines à coudre actuel est dominé par des marques japonaises. On pense bien sûr à Janome, premier constructeur au monde, mais on peut aussi citer Bother, Juki, Mitsubishi ou encore Toyota qui ne fait pas que nos voitures.

Pourtant, la situation était très différente il n'y a quelques décennies encore. L'hégémonie de Singer n'était alors que faiblement contestée, et ce principalement par quelques marques Européennes telles que les Suisses Elna et Bernina. En 1850, les machines à coudre japonaises n'existent pas.

Transformé du jour au lendemain

Au Japon, l'époque Edo (1603-1868) se caractérise par l'isolation quasi-totale du pays vis-à-vis du reste de la planète. Las des tentatives européennes d'évangélisation, des guerres et des accords commerciaux internationaux défavorables, l'archipel décida de fermer ses frontières dès le début du 17ème siècle. Il était alors impossible d'entrer au Japon pour un étranger, et d'en sortir pour les Japonais.

Cette époque prend officiellement fin en 1868 avec la restauration de la dynastie Meiji, mais en pratique on peut dire qu'elle s'est terminée quand les Etats-Unis, bien décidés à renouer leurs activités commerciales avec le Japon, sont arrivés dans la baie de Tokyo avec quatre escadrons de navires de guerre.

C'est l'amiral Matthew Perry qui met pied à terre pour "négocier" la réouverture du pays avec le soutient de tous les canons de son armadas braqués. Une fois un accord trouvé, il brandit deux drapeaux blancs vers ses officiers et le Japon se voit propulsé dans le monde industriel.

Matthew Perry Friends
Mais non, pas lui...
Amiral USA Matthew Perry
...Lui !

La population nippone se prend alors une grosse claque dans la figure ! Matt n'a évidemment levé la main sur personne (que l'on sache) mais il a amené avec lui une réalité brutale : non seulement le Japon est tellement inférieur militairement que toute résistance est futile, mais aussi que le pays vit dans le passé à plein de niveaux.

Ainsi du jour au lendemain, le Japon est passé de siècles d'organisation féodale dirigée par une classe artistocrate guerrière (les samouraïs), à un monde de trains, de bateaux à vapeur, de télégrammes et... de machines à coudre.

Arrivée des premières machines à coudre : un flop complet

Les premières machines à coudre arrivent sur l'archipel dès le début des années 1850, au moment où elles font un veritable carton en Occident. Les Japonais sont fascinés par ce petit bijou mécanique, mais ils ne l'utilisent pas.

Une couturière occidentale éveille la curiosité des japonais (illustration du livre).

En fait, il faut savoir qu'à l'époque les habits japonais sont décousus pièce par pièce à chaque lavage. Il faut donc que les coutures soient légères et souples pour se défaire facilement, ce qui ne correspond pas du tout aux points de couture robustes et compactes des machines à coudre.

Ainsi, malgré leur intérêt pour cette machine, les Japonaises (puisqu'il s'agissait d'une activité essentiellement féminine) continuent de coudre à la main jusqu'à trois heures par jour. Les campagnes marketing et tentatives de modification des machines n'y font rien et, au final, seuls quelques rares tailleurs dans les zones portuaires (dont les clients sont occidentaux) font l'acquisition d'une machine à coudre.

Habit japonais
Pour vous donner une idée, voici un kimono typique de l'époque...
Habit empereur japonais
...et voici l'empereur Meiji dans ses robes impériales.

La mode des vêtements occidentaux

L'empereur montre l'exemple

En France, il fut un temps où le roi Louis XVI agrémentait ses tenues d'une fleur de pomme de terre pour stimuler l'intérêt son peuple envers ce nouvel aliment. Au Japon, en 1872, l'empereur utilise la même technique en apparaissant pour la 1ère fois en public vêtu de vêtements occidentaux.

L'empereur japonais avait saisi qu'il fallait que son pays se modernise au plus vite au risque de devenir une colonie des puissances occidentales. Et il savait que cette modernisation devait être sociétale en plus d'être technique. Son changement d'apparence a donc pour but d'aligner les coutumes locales avec celles de l'Occident.

Rapidement, les hommes de la classe dirigeante lui emboitent le pas et la mode vestimentaire masculine change.

L'impératrice soutient l'effort d'influence

Quelques années plus tard, en 1890, l'impératrice fait de même et elle aussi est imitée par les femmes de l'aristocratie. L'impact fut cependant plus faible que sur les hommes.

En 1905, elle remet le couvert lors d'une rencontre diplomatique avec Alice Roosevelt, la fille du président américain de l'époque. Elle lui dit qu'elle rêve d'avoir une machine à coudre. Ni une ni deux, après son retour aux Etats-Unis, Alice Roosevelt lui envoie une machine à coudre Singer recouverte d'or.

Evidemment l'impératrice aurait facilement pu se procurer une machine à coudre (même recouverte d'or). Son geste témoigne de la volonté de la famille impériale à montrer, au peuple japonais mais aussi au reste du monde, que le Japon est désireux d'entrer dans la modernité. La machine à coudre en est un symbole, tout simplement.

La population n'est pas vraiment convaincue

En plus de l'élite tokyoïte, d'autres groupes de la société japonaise sont passés aux vêtements occidentaux à la fin du 19ème siècle. Certains de gré, comme les commerçants des zones portuaires, et d'autres "de force" de par leurs uniformes réglementés par l'état, comme les soldats et les employés des chemins de fer.

Par contre, la majorité des Japonais continuent de s'habiller à la mode locale. Du coup ils n'ont toujours aucune utilité pour la machine à coudre qui reste un outil de tailleur spécialisé (un métier très rare au Japon, d'ailleurs). Le pays a fait un pas dans la bonne direction, mais la machine à coudre est encore loin d'avoir pénétré les foyers.

Des esprits tiraillés entre tradition et évolution

A l'aube du 20ème siècle, la société japonaise est donc en train de changer ses habitudes mais la trajectoire n'est pas pour autant claire ni bien définie. Elle se retreouve ainsi à jouer les équilibristes entre :

  • d'une part, sa volonté de modernisation ultra-rapide
  • et d'autre-part, une incitation qui perdure à consommer local et privilégier tout ce qui est Japonais.

Ainsi malgré sa faible présence, l'impact culturel de la machine à coudre retenti très fort au Japon. En plus d'être un symbole de modernité et d'ouverture vers l'Occident, elle représente le consumérisme à l'américaine qui avance dans la société japonaise, contre ses valeurs traditionnelles.

Petite anecdote : quand les machines à coudre sont arrivées au Japon, les locaux les appelaient "shuuingu mashine" recopiant phonétiquement l'anglais "sewing machine". Avec le temps, la première partie du nom est tombée et aujourd'hui "machine à coudre" se dit simplement "mishin" en japonais.

La confusion touche aussi les femmes japonaises de plein fouet.

L'état japonais encourage fortement celles-ci à être de "bonnes épouses et sages mères", un concept derrière lequel se cache un devoir d'obéissance, de conformité et de frugalité responsable. En même temps, il leur demande de pouvoir être (financièrement) indépendantes parce que les guerres avec la Chine (1894-1895) et la Russie (1904-1905) ont faites de nombreuses veuves qui ne sont plus entretenues par un homme.

L'état, qui ne soutient pas spécialement l'émancipation de la femme* mais ne veut/peut pas non plus soutenir les femmes isolées envoie ainsi des messages contradictoires.

* Comme partout ailleurs, le changement rapide du statut de la femme ne se fait pas sans heurts au Japon. L'égalité des genres y était perçue comme un fléau occidental. Des pamphlets appelaient à l'interdiction du travail des femmes, accusant celles qui travaillaient d'aimer leur salaire plus que leurs enfants.

Arrive alors Singer...

... avec son marketing hyper bien ciblé

C'est dans ce contexte trouble que Singer, qui est alors une des plus grosses entreprises au monde, s'implante* de toute sa force au pays du soleil levant.

* Jusqu'à présent, la machine à coudre est présente au Japon mais pas sous l'emblême de Singer. Le petit marché nippon est dominé par des fabricants allemands tandis que Singer, leader incontesté sur le marché mondial avec près de 75 % des parts de marché, est quasi introuvable excepté via un intermédiaire belge.

La marque joue sur les tendances sociétales avec des campagnes publicitaires telles que :

L'été est là : faites vos vêtements à la maison.
La méthode la plus heureuse et la moins onéreuse est celle avec Singer !

C'est un habile mélange de consumérisme incitant à se plier aux dernières modes vestimentaires et de frugalisme bien dans les codes japonais.

D'autres campagnes dans le même genre vantent l'exceptionnelle durabilité des machines (une machine pour la vie = frugalité) qui permettent de créer des vêtements uniques pour toute occasion (= consumérisme).

Singer rebondit aussi sur la promotion fédérale de l'indépendance financière en lançant la Singer Sewing Academy en 1906. Cette académie a pour vocation d'enseigner la couture aux femmes pour qu'elles puissent travailler et gagner de l'argent.

Rapidement, Singer devient le leader sur le marché japonais et réduit quasi à néant la compétition en capturant plus de 90 % des parts de marché.

... mais un modèle économique inapproprié

Malgré la croissance impressionnante de ses ventes, Singer enregistre une profitabilité quasi-nulle. Ceci s'explique par le modèle stratégique de la marque qui s'appuyait (et s'appuie toujours, d'ailleurs) sur des gros volumes de ventes. Au Japon, le marché de la machine à coudre est trop petit pour déclencher les économies d'échelle et engendrer une vraie profitabilité.

Concrètement, l'organisation de Singer s'appuie alors sur des milliers d'employés pour saturer le marché comprenant :

  • des vendeurs, le pilier fondamental de Singer, qui quadrillent les zones en vendant de porte à porte
  • des recouvreurs allant aussi de porte en porte pour recouvrer les paiements hebdomadaires puisque les machines étaient vendues à crédit
  • un réseau de boutiques exclusives permettant d'avoir pignon sur rue partout ainsi qu'un important stock de machine prêtes à l'emploi en permanence
  • des professeurs* de couture puisque les machines vendues étaient accompagnées de cours à domicile gratuits
  • des employés de bureau gérant la partie administrative, le marketing et les célèbres campagnes de promotion Singer, et bien sûr le contrôle des finances et des crédits en cours.

* Notez que la plupart des femmes sortant de la Singer Sewing Academy ne démarrent pas ensuite leur activité indépendante mais deviennent professeurs de cours à domicile, et de fait employées de Singer. De nos jours on appellerait ça de la vente pyramidale...

Grâce à cette organisation complexe, Singer est rapidement parvenue a occuper tout le marché malgré le fait que ses machines n'étaient ni les meilleures, ni les moins chères. Néanmoins, les coûts augmentant aussi vite que les recettes, la profitabilité reste très basse.

Singer : petit succès mais grand symbole

Les ventes grimpent vite mais n'explosent pas

Les années 1900 à 1932 représentent une période d'importante croissance pour Singer au Japon. La société vend plus d'un demi-million de machines et se place loin devant la compétition dans une situation de quasi-monopole.

Pourtant, les ventes restent très faibles en termes de potentiel du marché puisque seuls 3 % des ménages japonais possèdent une machine à coudre en 1930. De plus, selon un magazine japonais de la fin des années 1920, à peine 5 % des femmes ayant acheté une machine l'utilisent réellement. Réalisez que 5 % d'utilisatrices parmi 3 % d'acheteuses ne représente que 0,15 % du marché total !

Le marketing occidental se retourne contre Singer

Cette situation n'empêche pas la marque de pousser son message marketing pendant 30 ans. Souvenez-vous qu'à l'époque le métier de tailleur n'existe pas vraiment au Japon puisque les kimonos traditionnels sont vendus détachés et les ménagères s'occupent elles-mêmes de les coudre et recoudre après chaque lavage. Ainsi Singer perçoit je Japon comme un pays de couturières avec une clientèle potentielle énorme, pas question de baisser les bras !

Et je le répète, ce message marketing vise à changer les moeurs locales tant au niveau des habitudes vestimentaires que de valeurs d'émancipation de la femme dans le but est de convaincre la population que la machine à coudre est un bon investissement, très utile dans le monde moderne.

De nombreux Japonais commencent alors à percevoir Singer comme une institution étrangère voulant imposer ses règles pour profiter de leur marché. C'est dans cet état d'esprit, par exemple, qu'un vendeur de Singer nommé Endo Masajiro se dit : "si nos femmes ne l'utilisent pas, alors ça ne fait qu'enrichir la société américaine et le développement de la machine à coudre ne fait rien pour ma patrie". Il quitte Singer et fonde sa propre académie de couture dans le but de former des vraies couturières et non la future génération d'employées de Singer.

Un symbole est né

C'est ainsi que Singer est devenue un symbole au Japon mais pas le symbole qui devait soutenir les ventes d'un style de vie occidental enviable et de consumérisme irrésistible.

Beaucoup de Japonais, même parmi les employés de Singer comme Endo Masajiro, n'éprouvent aucune loyauté envers la marque et la perçoivent juste comme un moyen d'obtenir la fin désirée : le passage du Japon dans la modernité.

La révolte des employés

Au début des années 1930, Singer employait près de 10.000 employés au Japon. Néanmoins, les relations entre la direction et les employés étaient très mauvaises.

Les milliers de vendeurs qui travaillaient chez Singer étaient payés uniquement à la commission pour chaque machine vendue. Très rapidement, ce mode d'organisation fut perçu comme typiquement américain et inadéquat pour la société Japonaise. Par ailleurs, étant donné la faible profitabilité de Singer au Japon, les ventes relativement faibles, et malgré le fait que quelques vendeurs de génies aient pu faire fortune, la plupart des vendeurs gagnaient à peine leur vie.

Trois problèmes majeurs rendaient la vente des machines Singer difficile.

  • Les machines coutaient environ 3 mois de salaire moyen et représentaient un investissement considérable. Singer qui avait conquis le monde notamment grâce à ses ventes à crédit relativement bon marché et ses périodes d'essai gratuites avait pourtant du mal à comprendre que les Japonais, non habitués au crédit, étaient extrêmement méfiants.
  • Il fallait convaincre les ménages de passer de la couture manuelle à la machine : un changement important des habitudes et des modes vestimentaires.
  • Le métier même de vendeur étant perçu très péjorativement au Japon, les vendeurs Singer étaient souvent considérés comme des escrocs.

Les vendeurs expliquaient qu'il fallait souvent entretenir une relation pendant plusieurs années avec un client potentiel avant de passer à la vente et que le système de paiement par commission ne reflétait pas la réalité du travail à effectuer. Malgré les plaintes des employés, Singer refusa tout changement en argumentant que son système avait fait ses preuves dans le monde entier. Les relations s'envenimèrent.

En 1932, après 30 ans de relations conflictuelles et des dizaines de manifestations de la part des employés de Singer, l'augmentation du prix des machines liées à la dévaluation du yen face au dollar, mis le feu au poudre.

Les employés se mirent en grève et manifestèrent contre leur entreprise. Leur principal grief était la rémunération. Ils réclamèrent, entre autres, d'instaurer un salaire fixe ainsi qu'une épargne pension et la fin des mesures punitives (par exemple les vendeurs se voyaient privés d'une partie de leur commission si un client payait cash plutôt qu'à crédit ou même s'il remboursait son crédit anticipativement). L'intensité de la manifestation était élevée et rapidement des violences éclatèrent.

Le refus continu de Singer de changer ses contrats de travail contrastait en plus avec les pratiques des entreprises Japonaises qui au court des trois décennies progressives avaient normalisées certaines pratiques sociales (salaires mais aussi pension, préavis et indemnité de licenciement). La colère des Japonais contre Singer focalisait leur colère contre le capitalisme dur à l'américaine.

Les violences culminèrent quand, en 1933, des employés en grève entrèrent de force dans les bureaux du quartier générale et le saccagèrent, détruisant tout le mobilier et brulant même des archives papiers. L'irruption se transforma en bagarre générale quand les employés partis déjeuner revinrent et voulurent défendre les bureaux. Au final, neuf blessés furent admis à l'hôpital et quarante personnes arrêtées par la police.

Après cette attaque, les dirigeants Singer annoncèrent qu'ils ne feraient jamais de concession mais qu'ils étaient décidés à quitter le Japon et licencier les milliers d'employés si la situation ne se résolvait pas rapidement. Contraints et forcés, les employés reprirent le travail en n'ayant rien obtenu de leur mouvement.

Malgré la victoire de Singer, la réputation du groupe pris un terrible coup et se vit dès lors surnommé de société "Capitaliste Yankee" mêlant à la fois un conflit de classe (capitaliste) au conflit ethnique (yankee). M. Saburo résuma bien ce sentiment en déclarant : "Les Etats-Unis sont une nation d'immigrés du monde entier qui ne partagent rien et où rien n'est respecté à part l'argent, la vraie religion de ce pays. Notre nation est différente."

A partir de cet épisode, les hauts cadres japonais de l'entreprise furent considéré comme des traitres à la nation, vendus au capital américain. En ce début des années 1930, la dimension raciale du conflit pris énormément d'importance.

A la mauvaise réputation s'ajoute la compétition

En plus de cette terrible réputation, Singer devait à présent faire face à de nouveaux opposants puisque de nouveaux groupes japonais commercialisent leurs propres modèles de machine à coudre, souvent à prix bien moindre que leur équivalent Singer.

Les trois marques : Brother, Janome et Mitsubishi qui étaient encore négligeables en 1933 en parvinrent à obtenir 50 % de parts de marché en 1936.

Le Japon reserre ses frontières

En 1937, l'état japonais estima que la nation avait suffisamment appris des puissances étrangères. En effet, après un peu moins d'un siècle d'ouverture maximale, le Japon décida qu'il était temps de reprendre le contrôle. Ainsi, en 1937 une nouvelle loi limitant sévèrement les importations et exportations fut adoptée. Le but étant évidemment d'entraver les sociétés étrangères implantées au Japon pour permettre aux compétiteurs locaux de se développer, sans la compétition du géant.

Singer fut donc interdit d'importer des machines ni même des pièces détachées et ses ventes devinrent quasi-nulles en 1938. C'était évidemment une aubaine pour les fabricants japonais qui étaient jusqu'alors à peine profitables.

Ascension fulgurante de Brother, Janome et Mitsubishi

Ces fabricants capitalisèrent un maximum leur avantage, en trois mesures.

  1. Ils copièrent exactement les machines Singer, enfreignant toutes les lois sur la propriété intellectuelle (convaincu à raison que le gouvernement japonais ne persécuterait jamais une société locale en faveur d'une société américaine).
  2. Ils recrutèrent tout leur personnel parmi les employés Singer et bénéficièrent donc immédiatement de leur carnet d'adresse et l'expertise qu'ils avaient mis des années à acquérir.
  3. Enfin, ils profitèrent du travail d'éducation de la population dans lequel Singer avait investi massivement pendant trente ans. Le marché Japonais est beaucoup plus ouvert aux machines, à la modernité, à l'occident et son style vestimentaire, au crédit et au fait que les femmes puissent obtenir un revenu grâce à la couture.

Les marques japonaises surgissent à un moment où le marché est donc bien plus grand. Par exemple, entre 1933 et 1937, la proportion de femmes privilégiant les habits occidentaux aux habits traditionnels japonais doubla, passant de 3 % à 6 %. La tendance est encore plus forte pour les académies de couture où le nombre tripla sur la même période.

Grâce à ces avantages, les trois marques Janome, Brother et Mitsubishi, parvinrent en 1940 à vendre deux fois plus de machines que Singer sa meilleure année au Japon. On estime qu'environ 3 % des ménages possédaient une machine en 1930 (presque exclusivement des Singer) mais que 10 % en possédaient en 1940. Un succès phénoménal pour ces sociétés qui ont été créées, respectivement en 1921, 1925 et 1931 et qui n'ont accédé à la production industrielle que dans les années 1930.

Brother prend le dessus

La marque Brother devint la première marque de machine à coudre au Japon. Elle bénéficia notamment grandement de l'aide de Yamamoto Tosaku, un cadre de Singer qui rejoint Brother après la grève de 1932. Grâce à Tosaku, Brother commercialisa sa première machine à coudre à succès : une copie conforme de la machine Singer !

Machine à coudre Brother. Notez la mise en évidence la production locale, par le nom "Nippon"
Machine à coudre Singer : considérée comme "Yankee"

Janome se distingue par l'innovation

Il est intéressant de noter que dès ses débuts, Janome se distingua en tant que société très innovante. Elle tire d'ailleurs son nom d'une innovante technique. En effet, la canette métallique ronde plutôt que la bobine ressemblait à un oeil de serpent et "oeil de serpent" se dit "janome" en japonais.

Tout le monde copie Singer

Pourtant, même Janome a abondamment copié Singer : elle s'en vante même ! Son marketing du milieu des années 1930 est éloquent. Leur slogan publicitaire était "La même chose qu'une Singer Modèle 15 mais pour la moitié du prix !" et un peu plus loin "le produit de notre nation"

Source : Fabricating Consumers, Andrew Gordon

Les sociétés japonaises ne copièrent pas seulement les produits Singer mais aussi toute l'organisation et le business modèle, avec ses vendeurs de porte à porte et ses ventes à crédit. La principale différence est que les sociétés japonaises traitaient bien mieux leurs employés que Singer. Ce qui est évidemment admirable mais aussi plutôt facile puisque ses entreprises n'ont jamais investi comme Singer et étaient immédiatement profitables.

Rapidement, les marques japonaises purent même profiter directement du réseau de boutiques Singer. En effet, face à ses énormes difficultés, Singer dû accepter de renoncer à l'exclusivité de ses quelques 800 boutiques et on commença à voir des boutiques Singer qui vendaient des modèles Janome (qui étaient des copies des modèles Singer pour une fraction du prix).

De plus, les entreprises japonaises étaient largement encouragées par le gouvernement. Par exemple, en 1930 Janome innova encore en proposant aux clients de prépayer une partie de leur machines avant d'en prendre possession (et donc d'emprunter une moins grande partie du montant et de payer moins d'intérêts). Le ministère des finances déclara la pratique illégale puisque Janome se comportait de facto comme banque d'épargne. Pourtant, il fut déclaré qu'en ce cas les règles bancaires ne devaient pas entrer en ligne de compte puisque le développement d'une industrie locale de machine à coudre était une question essentielle d'intérêt de la nation. Sans qu'aucune loi ne fut changée, Janome fut autorisé à continuer.

Il ne faut pas sous-estimer cet avantage qui ne fut jamais offert à Singer. Grâce au prépaiement, Janome disposa d'un cash-flow positif significatif et, surtout, d'une excellente visibilité sur ses ventes futures, ce qui lui permit une bien meilleure gestion des stocks. Ce point avait toujours été un élément de complexité majeur pour Singer qui déposait les machines gratuitement chez les clients pour des périodes d'essais sans jamais savoir quelle proportion serait ramenées ou achetées.

L'impact de la guerre

En 1939, l'augmentation du prix des matières premières due à la guerre limita grandement les capacités de production des machines et coudre et le revenu disponible des clients. Pourtant, le secteur fût moins durement touché que d'autres puisque la production de vêtements occidentaux était requise pour les soldats.

De façon très surprenante, l'état ne prioritisa pas la production de machines industrielle au détriment des machines domestiques et nombres d'uniformes furent cousus dans les foyers.

Néanmoins la guerre eut un impact terrible pour le pays et dès 1942, la production de machine à coudre fut complètement arrêtée.

Une conséquence surprenante de la guerre est qu'elle acheva la transition vers les habits occidentaux pour les hommes. Même si la proportion d'hommes portant des vêtements occidentaux avait été en augmentation constante depuis 1873, à la fin de la guerre et après 6 années de vie de soldat en uniforme, les hommes ne revêtirent virtuellement plus jamais leurs habits traditionnels. La même tendance, bien que moins prononcée, s'observa également chez les femmes qui s'éloignèrent de plus en plus de leurs kimonos, tellement moins pratique pour bouger.

La conquête mondiale

Quand le Japon entama sa reconstruction après la guerre, les ventes de machines à coudre explosèrent à nouveau. On estime qu'en 1960 trois foyers sur quatre en possédait une. Non seulement on est passé de 3 % en 1930 à 10 % en 1940 à 75 % en 1960, mais de plus on estime qu'environ la moitié des machines à coudre ont peut-être étaient détruites durant les bombardements de 1944 à 1945.

Bien que Singer fût à nouveau actif sur le marché, les consommateurs japonais refusèrent presque unanimement d'acheter autre chose que japonais.

On vit également apparaitre de nouvelles marques sur le marché comme Juki qui jusqu'alors produisait des armes et des machines de précision pour l'armée.

Les Etats-Unis face à la concurrence japonaise

Fort de leur succès à la maison, les constructeurs japonais se mirent à l'assaut de l'international en commençant par les Etats-Unis.

En s'appuyant sur des distributeurs américains, les japonais inondèrent le marché à prix défiant toute concurrence, essuyant par la même occasion nombre d'accusations de dumping. En 1957, les Etats-Unis importèrent 1.6 million de machines dont plus de 1 million venant du Japon.

La marée de copies inférieures

Les machines à coudre japonaises furent pendant plusieurs décennies des copies de machine américaines mais de – largement – moins bonne qualité. Les Japonais ne copiaient pas seulement la mécanique mais aussi le nom de la machine et le design allant jusqu'à même recopier la typographie.

Bien sûr les américains enragèrent mais dans la période d'après-guerre, toute l'économie japonaise reposait sur ce type de pratique que ce soit pour les machines à coudre, pour les appareils photos (pensez Kodak versus Fujifilm) et toute sortes d'autres appareils électroniques mais aussi, et principalement, l'industrie automobile. Le gouvernement japonais n'était donc pas très réceptif aux plaintes américaines et chaque procédure était longue, les sanctions minimes et l'interprétation des lois créatives. Non seulement les américains étaient impuissants d'agir au Japon mais ils devaient en plus accepter les imports de produits copiés ! En effet, après la seconde guerre mondiale, le Japon était devenu un allié clé des Etats-Unis contre le communisme en Asie.

Notamment grâce à de nouvelles pratiques d'organisation du travail mise en avant par Toyota dès les années 1960, les machines japonaises rattrapèrent finalement la concurrence jusqu'à l'égaler à la fin de la décennie.

Singer tente son "comeback", son grand retour

Singer, autrefois leader mondial incontesté, n'arriva plus à tenir sa position non seulement internationale mais même nationale.

Singer tenta même de ré-entrer sur le marché Japonais en achetant la marque japonaise "Pine Company" qui commercialisait la marque "Merritt"

Machine à coudre Singer, commercialisée sous la marque "Merritt"

L'opération s'avéra modérément fructueuse. Bien que Singer ne parvînt pas à reconquérir une part significative des parts du marché japonais, les usines Singer au Japon furent utilisées avec succès pour exporter vers d'autres pays d'Asie.

Aujourd'hui encore, la marque Merritt est utilisée par Singer mais c'est principalement en Inde que ce nom est encore connu.

A partir des années 1980, les marques japonaises devinrent les leaders mondiales. Elles prirent encore un coup d'avance dans les années 1990 quand, bénéficiant du développement parallèle de l'informatique au Japon, Janome commercialisa la 1ère machine domestique électronique.

A propos du livre Fabricating Consumers: The Sewing Machine in Modern Japan d'Andrew Gordon : J'espère que vous avez apprécié ce résumé du livre. Pour ceux qui lisent en anglais, je le recommande. Il présente un aperçu socio-économique de l'histoire du Japon a travers le prisme de la machine à coudre. Si tous les livres d'histoires étaient aussi intéressants, j'y aurais prêté beaucoup plus d'attention à l'école !

La suite de l'histoire : les machines à coudre japonaises aujourd'hui

Comme résumé ci-dessus, dans la période après-guerre le Japon à inondé le monde de produits copiant les grandes marques occidentales. Mais il a fini par faire un revirement à 180 degrés. Sans vouloir tomber en plein dans les clichés, aujourd'hui "japonais" est le plus souvent un gage de qualité, de technologie et d'innovation, et ceci est vrai, en gros, également pour les machines à coudre.

Que ce soit une Janome, une Juki ou une Brother, toutes les machines que nous avons examinées s'avèrent solides, robustes et fiables. Voir par exemple, notre analyse de la Brother FS-40, la Juki HZL-LB 5100 ou la Janome Milady 41.

Source image en-tête : https://www.grailed.com/drycleanonly/japanese-tailoring-labels

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